La Linguistique au secours, dès les débuts
En 1918, le jeune Cameron Townsend arrive au Guatemala pour y vendre des Bibles. Il fait face à un défi inattendu.
Personne ne semble se soucier des populations indiennes disséminées dans la forêt équatoriale. Lorsque Frisco, le collaborateur devenu ami lui dit: «Personne n’évangélise les Indiens dans leur propre langue, pourquoi ne viendrais-tu pas chez nous ?»*, il lui semble impossible d’accepter. Il n’a aucune formation pour s’attaquer à une telle tâche. Il faut dire que les outils linguistiques sont peu nombreux et que la langue à laquelle il finira par s’atteler est plutôt déconcertante, ainsi qu’en témoigne la suite de son «aventure» avec le cakchiquel.
Le cakchiquel a son propre génie
Townsend y découvre rapidement que «une personne» signifie «vingt» et «deux personnes» «quarante» parce que chacune a dix doigts et dix orteils. La richesse de la langue le fascine de plus en plus, mais les innombrables formes verbales qu’il ne cesse d’y trouver semblent défier toute explication. Un jour qu’il reçoit un anthropologue de passage à sa table, il lui dit: «J’essaie d’en analyser la grammaire, mais cette langue ne semble pas fonctionner comme on s’y attend». Son interlocuteur, au courant des découvertes de la linguistique descriptive, lui répond: «Je suppose que tu as essayé de faire entrer le cakchiquel dans le moule de la langue latine. Le professeur Sapir, linguiste à l’université de Chicago, recommande d’utiliser une méthodologie descriptive.» D’après ses propres observations, Cameron Townsend répond: «Bien sûr, chaque langue doit avoir sa propre structure !» «Exactement» reprend le visiteur, «essaie d’adopter le point de vue cakchiquel, et tu découvriras les éléments réguliers et logiques de la langue». Ce conseil oriente Townsend dans la bonne direction. Petit à petit il découvre que les mots cakchiquel sont construits avec de nombreux affixes (préfixes et suffixes), et que la conjugaison d’un même verbe peut comprendre 100000 formes selon des indications de temps, du nombre de sujets ou d’objets et de l’endroit où se trouve celui ou ceux qui agissent. Divers aspects verbaux et de nombreuses autres composantes compliquent encore les choses.
Mais Townsend se rend vite compte qu’il y a de nombreux autres peuples avec leur propre langue et qu’il faut recruter du monde pour s’atteler à ce travail. En 1934, ceci le conduit à mettre sur pied la première association Wycliffe. Mais les nouvelles recrues ont besoin de formation en linguistique, un domaine en plein développement. Il fonde donc pour eux un institut de recherche, dont les membres se retrouveront chaque été pour assurer leur formation continue. Kenneth Pike, qui deviendra linguiste de renom, est l’un d’eux. Il jouera un rôle académique important dans le monde entier pour la description des langues avec sa fameuse méthode appelée la tagmémique.
*Uncle Cam par James et Marti Hefley, p. 39, traduit par John Maire, #Traduire 08/02.
